Le désordre est collectif, mais la sanction, elle, est individuelle.
On est d’accord pour dire que quand bien même des personnes se réunissent pour commettre un délit ensemble, si elles sont rattrapées par leurs actes, au moment de rendre compte, chacun sera jugé individuellement aux yeux de la loi. Et c’est ainsi dans beaucoup de choses dans cette vie.
« Mais, Georges, quid de ceux qui se font entraîner et se trouvent juste au mauvais endroit et au mauvais moment ? » C’est la question qu’un des lecteurs au fond de la classe me pose après avoir levé le doigt.
Je vais te raconter une histoire qui répondra à ta question.
Il y a de cela quelques années, dans un pays de l’Est, des vagues de plus en plus conséquentes d’étudiants d’Afrique posaient leurs valises pour continuer les études pour certains et se « chercher » pour d’autres. À leur arrivée, beaucoup déchantaient car, en partant de leur pays d’origine, ils se disaient que l’enfer étant mieux que leur patrie, ce nouveau pays d’accueil serait toujours mieux que celui de départ. Mais la réalité était toute autre une fois arrivés sur place. Mais bref, là n’est pas le sujet.
De ces multiples vagues, comme du lait qu’on écrème, une partie réussissait lentement son intégration ou simplement la mission de départ, leurs études, et les autres prenaient une violente tangente ou se retrouvaient finalement dans des problèmes de « papiers ». Une certaine chaîne de solidarité avait vu le jour et les nouveaux venus étaient pris sous l’aile d’anciens. Plusieurs jeunes, dont le personnage principal de notre histoire, ont réussi à s’installer dans la capitale grâce à la main tendue.
Un soir, notre ami est avec ses compatriotes et il passe un bon moment. Subitement, il reçoit un coup de fil d’un compatriote qui vit dans une autre ville. Celui-ci lui demande un service.
« Salut mon frère, tu vas bien j’espère ? J’ai mon frère qui vient juste d’arriver du pays, il joue au football et est venu pour faire des essais dans un club de la capitale. »
« Ah ça va mon frère, d’accord ton frère a fait bon voyage ? C’est super qu’il ait une opportunité pareille, mais je ne vois pas en quoi je peux l’aider ? »
« Vu que les essais se passent tôt le matin, afin qu’il soit performant, je pense qu’il serait mieux de lui éviter le trajet en train le matin et donc si tu pouvais l’héberger pour cette nuit, ça serait super. »
« Ah mais bien sûr, si ce n’est que ça ! Je suis là, il peut venir, on va serrer à deux. »
« D’accord, on prend le prochain train et on sera là dans maximum 2 h. »
« Allez à bientôt, je retourne boire le vin avec mes gars. Appelle-moi quand vous êtes là. Voici mon adresse… »
Voilà l’échange entre notre ami et son compatriote de l’autre ville. Une fois qu’il a raccroché, il retourne trouver sa bande de potes.
« Ah, je viens d’avoir X au téléphone. Ça faisait longtemps que je n’avais pas eu de ses nouvelles et ça me fait plaisir d’en avoir. D’ailleurs, vous allez vous avancer en ville sans moi, et quand je lui remets les clés de ma chambre, je vous rejoins. »
Une des personnes du groupe enchaîne :
« Ah mais il vient dormir chez toi ? Pourquoi les gens sont comme ça ? »
« De quoi tu parles ? »
« Il ne t’appelle que quand il a besoin d’un service. C’est quand la dernière fois qu’il t’a appelé ? »
« Ah bon, c’est vrai que ça fait un bail, mais en vrai ce n’est pas pour lui qu’il le fait. C’est plus pour aider son frère. Il va venir dormir chez moi car il a des essais dans un club demain. »
« Mais tu es con ou quoi ? Quelqu’un sort de nulle part et dit qu’il vient pour faire des essais, tu ne sais rien de lui et tu vas le laisser dormir chez toi ? Et s’il vole tes pièces d’identité ? Et si c’est un escroc ? »
« Mais pourquoi X emmènerait quelqu’un de mauvaise moralité chez moi ? En plus je t’ai dit ce qu’il vient faire ici. »
« Ah donc un footballeur professionnel qui a assez de connexions pour signer dans un grand club et qui n’a pas les moyens de se prendre une chambre d’hôtel ? »
« Humm… » Le doute s’empare de notre personnage principal.
Tout en regardant aussi les autres, il ajouta : « Tu aurais donc fait quoi à ma place ? Je lui ai déjà donné ma parole. »
Personne n’osa se prononcer et le même enchaîna : « Qu’il se débrouille. Tu prends trop de risques et d’ailleurs, il aurait dû prévenir plus tôt. »
Le reste du groupe acquiesçait tout en ne s’impliquant pas. S’ils disaient ouvertement qu’ils étaient pour, ça signifierait quelque part que l’entraide dont la communauté aimait se vanter, c’était en réalité du flan, et s’ils s’opposaient, c’était prendre le risque d’être responsables si le jeune ami se faisait dépouiller.
Après quelques minutes d’hésitation, le jeune homme prit son téléphone et rappela le compatriote pour lui annoncer qu’il avait finalement changé d’avis et qu’il ne pouvait plus les recevoir.
« Mais comment tu peux nous faire ça ? Nous sommes déjà dans le train. »
« Je suis vraiment désolé, mais je ne connais pas assez ton frère pour prendre le risque de l’héberger chez moi. En plus nous n’avons pas le droit d’héberger des personnes qui ne sont pas étudiantes dans les dortoirs. Vraiment désolé. »
« D’accord je comprends, c’est juste dommage car si tu m’avais dit non dès le départ, ça aurait évité qu’on se déplace. Maintenant il faut encore trouver où dormir car nous avons pris le dernier train. Mais ce n’est pas grave. Merci quand même. »
Le jeune ami était étrangement très peu fier de lui. Ce n’était pas dans sa nature de se méfier. Et surtout de revenir sur sa parole donnée. Mais il essayait de se consoler en se disant que c’était ce qu’il fallait faire. Au moment d’aller finalement en ville avec le groupe, l’envie de faire la fête était partie. Il préféra rentrer chez lui pour dormir.
Quand il arrive à son dortoir, il voit la lumière allumée dans la chambre de son compatriote qui partage le même palier que lui et s’empresse d’aller le taquiner comme il aime si bien le faire et vider son sac car, en réalité, il en avait gros et voulait que quelqu’un d’autre le rassure encore qu’il a fait le bon choix. Quand il toque, la porte s’ouvre et qui lui ouvre la porte ? Le frère du footballeur 😂😂😂.
Le cœur de notre ami est littéralement tombé dans son ventre. Quelle surprise ! Il bafouilla un peu puis ils se saluèrent, étonnamment sans animosité de la part du frère du footballeur. Le voisin de palier avait été appelé en catastrophe à la dernière minute après que notre jeune ami a changé d’avis et le fait de les voir sous-entend qu’il a dit oui sans hésiter comme notre ami la première fois. Le frère du footballeur fait les présentations et en profite pour dire qu’ils n’ont pas eu le temps de manger de peur de rater leur train. Notre jeune ami, dans ce que je pense être une tentative de se faire pardonner, va entrer en cuisine et leur faire rapidement de quoi manger et, vu la vitesse à laquelle le plat fut englouti, on pouvait vraiment voir que le frère du pro n’avait pas menti. D’ailleurs, et s’il n’avait jamais menti ? On va le savoir assez tôt.
Notre jeune ami, après avoir servi à manger, s’en alla dans sa chambre dormir. Le lendemain matin, en allant en cours, il passa rapidement chez son voisin de palier pour vérifier si le footballeur était déjà parti et c’était le cas. Il n’y avait plus personne. Le voisin a juste eu le temps de lui transmettre les remerciements laissés par le footballeur.
Quelques semaines plus tard, le téléphone de notre jeune ami sonne. Au bout du fil, son ami qui s’inquiétait tant pour la sécurité de ses pièces d’identité.
« Allo mon petit, c’est comment ? »
« Bien et toi ? »
« Tu as vu les nouvelles ? Le pro a signé avec le plus gros club de la ville. Ses essais étaient concluants a priori. Tu as vraiment merdé. »
« De quoi tu parles ? »
« Si tu l’avais reçu, aujourd’hui tu serais comme un membre de sa famille et ça va avec tout ce qui est places en loges au stade, des maillots de foot, et sûrement encore beaucoup de choses. Il m’a l’air d’un gars très reconnaissant. »
Notre jeune ami avait la bouche ouverte comme un cartoon. Il n’en revenait pas. Quel culot ! S’il disait tout ce qui lui était passé par la tête à ce moment, il se serait sûrement fait frapper. Il conclut juste :
« Franchement, je suis hyper content pour lui. J’espère avoir l’occasion d’aller voir un de ses matchs. Bon je dois te laisser, on s’appelle. »
Notre ami se sentait bouleversé. On aurait dit un lendemain de beuverie. Les sentiments étaient mélangés. Qu’est-ce qui lui avait pris ? Déjà qu’il avait regretté le jour même ? On croirait sûrement que ce sont les choses matérielles citées qui le rendaient confus, mais non. Il s’était désavoué et se rendait de plus en plus compte de la boulette qu’il avait commise.
Quelques semaines après sa signature, le footballeur, bien que connu dans toute la ville, venait passer quasiment tous ses dimanches chez le voisin de palier. C’était pour lui ce frère qui l’avait accueilli quand il n’avait pas où aller. Il était d’une simplicité sans pareille. Ce sont les étudiants fans de son club qui ont fait qu’il arrête de venir dans les dortoirs tellement ils l’embêtaient pour avoir des photos ou des interviews. Et fait marrant, il n’hésitait pas à dire bonjour de la main à notre jeune ami qui n’insistait pas non plus, accablé par la honte.
Voilà donc une histoire où la décision qui devait être individuelle est devenue collective et, en fin de compte, la sentence a bien été individuelle. On est loin d’une fin à la « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » 😂😂. Le footballeur qui devait être un feyman est finalement devenu un footballeur international qui a même eu la chance de représenter sa nation. Et à chaque fois qu’il passait à la télévision, les mêmes personnes qui avaient encouragé la décision sont celles qui se moquent de notre ami.
Bref voilà donc comment j’ai refusé de faire les choses comme mon cœur me le disait et l’un des plus gros regrets de ma vie.
Et toi, comment aurais-tu agi à ma place ?
Georges DEFO