Les prisons qu’on décore soi-même
Il y a des films qui divertissent, et puis il y a ceux qui te laissent avec une boule dans la gorge longtemps après le générique. Shutter Island fait clairement partie de la seconde catégorie. Pas parce qu’il fait peur, mais parce qu’il met le doigt là où ça fait vraiment mal : notre capacité à nous mentir pour continuer à vivre.
Le film raconte, en filigrane, quelque chose de profondément humain : quand la réalité devient trop lourde à porter, l’esprit peut en fabriquer une autre. Une version plus supportable. Plus cohérente. Parfois même plus flatteuse. Et le plus troublant, c’est que ce mensonge n’est pas toujours conscient. On ne se dit pas “je vais me mentir”. On se convainc. On rationalise. On construit un récit logique, solide, presque brillant… mais faux. D’ailleurs si tu demandes à plusieurs personnes qui ont vu le film, ils ne te donneront pas la même conclusion.
Ce qui m’a marqué, c’est que le personnage principal n’est ni idiot ni faible. Il est intelligent, perspicace, déterminé. Et pourtant, c’est justement cette intelligence qui devient son piège. Il utilise toute sa logique pour défendre une version de la réalité qui l’arrange. Comme quoi, être intelligent ne protège pas de l’aveuglement. Parfois, ça l’aggrave. Cette mécanique, on la vit tous, souvent sans s’en rendre compte.
Je pense par exemple à ces situations professionnelles qu’on a presque tous connues. Tu sens que quelque chose ne va pas. Ton poste n’évolue plus. Les promesses faites il y a un an ne se concrétisent jamais. Ton manager te rassure, mais rien ne change vraiment. Alors ton esprit construit une autre histoire :
“Ce n’est pas le bon moment.”
“Le contexte est compliqué.”
“Ils voient mes efforts, ça finira par payer.”
Plus tu es intelligent, plus le récit devient convaincant. Tu analyses, tu justifies, tu trouves même des preuves qui confirment ta version. Pas parce qu’elle est vraie, mais parce qu’elle est supportable. La vérité, elle, est plus brutale : peut-être que ce poste n’évoluera jamais. Peut-être que tu n’es pas sous-estimé, mais simplement mal placé. Peut-être que rester est plus rassurant que repartir de zéro. Alors tu continues. Tu avances dans une réalité que tu as toi-même décorée, aménagée, rendue vivable. Exactement comme dans Shutter Island. Je fais d’ailleurs un petit coucou aux habitués de paris sportifs ils savent de quoi je parle :).
Le film pose alors une question dérangeante : vaut-il mieux vivre dans une illusion confortable ou affronter une vérité qui détruit ce qu’on croyait être ? Il n’y a pas de réponse universelle. Mais une chose est certaine : tant qu’on refuse de voir, on reste enfermé. Même si la prison est bien décorée.
Shutter Island m’a rappelé ceci : la vérité ne libère pas toujours immédiatement. Parfois, elle fait mal. Parfois, elle casse. Mais refuser de la regarder a aussi un coût. Invisible au début, lourd sur la durée. Et au fond, la vraie question n’est pas “qui a raison ?”, mais plutôt : Dans quels domaines de ta vie es-tu encore sur ton îlot, à défendre une version des faits simplement parce qu’elle est plus supportable ?
Georges DEFO