Personne ne vit sans dettes… dès lors qu’il aime
Je n’ai pas souvent l’occasion de discuter avec des personnes qui pensent pouvoir vivre en autarcie, ne rien devoir à personne. Ce genre de personnes qui cherchent constamment à tout « égaliser », pour ne jamais se sentir redevables. Je peux comprendre ce réflexe, surtout quand on a déjà croisé des gens qui n’hésitent pas à te rappeler, à la moindre occasion, ce qu’ils ont fait pour toi. Mais ce n’est pas à cause d’eux que j’arrive à croire que le but ultime d’une vie réussie serait de n’avoir aucune « dette ».
Avec le temps, j’ai compris que c’était quasiment impossible.
Dès l’instant où tu aimes quelqu’un d’autre que toi-même, cette idée s’effondre. C’est d’ailleurs pour cela que les durs à cuire, les gangsters ou les figures de pouvoir extrême font tout pour garder l’identité de leurs proches secrète. Avoir des gens qui comptent pour toi devient un point faible. Parce que tu serais prêt à t’endetter, à t’exposer, à transgresser tes propres règles pour eux.
Il y a des moments où tu peux rester dans ton coin, ne rien demander, ne solliciter personne. Par fierté, par autonomie, parce que tu peux encaisser. Mais la situation change radicalement quand il s’agit d’un proche. Une petite sœur qui cherche son premier emploi, un parent en difficulté, un ami au bord du découragement. Là, tu te surprends à demander de l’aide à des personnes que tu n’aurais jamais sollicitées pour toi-même.
Et c’est là que tout devient clair.
Certaines « dettes » ne pèsent plus dès lors qu’elles sont contractées par amour. Certaines demandes d’aide cessent d’être humiliantes quand elles servent à protéger ou faire avancer quelqu’un qui nous est cher. Elles ne nous diminuent pas. Elles révèlent simplement que nous sommes humains.
Je ne crois donc pas que la liberté consiste à ne rien devoir à personne. Je crois qu’elle réside plutôt dans le choix conscient de ses dettes. Dans la capacité à accepter que vivre pleinement, aimer sincèrement, implique forcément d’être lié aux autres.
Vouloir vivre sans aucune dette, ce n’est pas être libre. C’est souvent vivre sans attache. Et personnellement, je ne suis pas sûr que ce soit ça, vivre sa meilleure vie.
Georges DEFO