Quand une obsession personnelle devient un projet collectif

Quand une obsession personnelle devient un projet collectif

Le Capitaine Haddock, personnage explosif et attachant de Les Aventures de Tintin, m’a toujours fait rire. Mais je ne m’étais jamais réellement demandé d’où venait ce personnage. J’ai découvert plus tard qu’il était en partie inspiré du Capitaine Achab, celui qui pourchasse la baleine blanche dans Moby-Dick.

Ce roman est un grand classique de la littérature, et il mérite d’être lu. Ce que j’aime particulièrement dans cette œuvre, comme dans beaucoup d’autres, c’est que son interprétation dépend fortement de celui qui la lit. Pourtant, certaines leçons qu’elle transmet restent étonnamment constantes au fil du temps. Voici comment, moi, je l’ai perçue.

Il y a des projets qui commencent comme des aventures collectives et qui finissent comme des obsessions individuelles. Moby-Dick raconte exactement cela.

Au départ, le voyage du Pequod n’a rien d’anormal : un équipage, une destination, un objectif clair. Mais très vite, le projet n’est plus partagé. Il est confisqué. Ce qui devait être un travail devient la vengeance d’un seul homme. Et sans toujours s’en rendre compte, les autres acceptent de monter à bord.

Achab n’est pas dangereux parce qu’il est fou. Il est dangereux parce qu’il est convaincu. Convaincu d’avoir raison. Convaincu que sa douleur mérite réparation. Convaincu que le monde lui doit quelque chose. Et surtout, convaincu que les autres doivent comprendre… ou suivre.

Et c’est là que cette histoire cesse d’être un roman lointain.

Nous montons des associations à but non lucratif pour nous retrouver entre Camerounais, pour élever le niveau de notre communauté. Au départ, tout le monde est aligné. Puis, avec le temps, certaines de ces amicales se transforment en champs de bataille, où tous les coups sont permis pour s’accaparer un semblant de pouvoir.

Nous nous réunissons pour donner vie à une idée capable d’impacter des milliers de personnes, nous mutualisons nos énergies, mais l’un des partenaires finit par ne voir dans le projet qu’un moyen d’assouvir une revanche personnelle. Son moment est enfin arrivé. Celui de prendre ce qu’il estime lui avoir toujours été refusé.

Il en va de même pour ceux qui prêchent le pardon et la bonne parole, tout en ressassant sans cesse les blessures du passé. À force de nourrir cette rancœur, ils finissent par s’y enfermer, incapables de profiter pleinement de la vie.

Ces situations ont un point commun : leurs conséquences se transmettent souvent de génération en génération ( Aide moi à détester ) . Des familles finissent par se haïr sans même se souvenir de l’origine du conflit. Et lorsqu’on demande pourquoi personne ne fait demi-tour, la réponse est presque toujours la même : parce qu’il est trop tard. Parce qu’on a déjà trop investi, trop parlé, trop promis. Pire encore : parce que ça a toujours été comme ça.

Moby Dick, ce n’est pas la baleine.
Moby Dick, c’est ce moment précis où l’on refuse de lâcher prise, même lorsque tout indique qu’il faudrait s’arrêter.

Georges DEFO

Read more