La vengeance des derniers nés

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La vengeance des derniers nés

Dans de nombreuses familles africaines, nous avons très souvent une répartition très disparate des âges entre les enfants qui constituent une fratrie.

Vu que nos parents faisaient beaucoup plus d’enfants que notre génération, on se retrouvait avec des écarts d’âge parfois de 15 ans entre l’aîné et le benjamin.

Il faut se dire que cela a ses avantages comme ses inconvénients.

Mais je choisis délibérément de ne garder que l’avantage : les plus grands, arrivés à un certain âge, sont très matures, car ils ont eu le temps d’apprendre avec les benjamins qui arrivent souvent peu de temps avant la retraite des parents.

Et la relation entre les aînés et les benjamins est toujours très drôle.

Un benjamin, c’est par exemple Tonton Innocent, comme nous l’appelions tous affectueusement, qui est le benjamin du papa de Jucael, mon meilleur ami d’enfance.

C’est aussi ma tata Clarisse, qui est la benjamine de ma maman.

C’est aussi le petit Aubin, qui est le benjamin de mon frangin Kevin.

Toutes ces personnes, dans leurs fratries, de par leur position, ont toujours été chouchoutées par les aînés sous l’impulsion des parents, qui les couvaient très souvent davantage.

L’aîné, lui par contre, a très souvent été celui sur qui les parents ont été les plus durs.

Ils étaient encore jeunes, et ils voulaient surtout ne pas se louper sur leur premier enfant.

Ce qui fait donc que l’aîné, à son tour, a un peu cette relation avec le benjamin qu’il récupère comme son premier enfant.

C’est très mignon, c’est clair.

Mais voilà où ça devient drôle.

À son tour, l’aîné fait ses enfants.

Et donc le benjamin, qui toute sa vie a été le bébé, se retrouve l’aîné d’une nouvelle famille.

Et c’est là que tu te retrouves avec l’oncle ou la tante la plus sévère… qui n’est autre que le jadis “bébé choyé”.

Quand j’en parle, mes souvenirs avec tata Clarisse remontent à la surface.

Quand elle venait nous rendre visite, je pouvais tout casser à la maison. Elle m’énervait tellement 😂😂

Bien que nous ayons une dame de ménage à la maison, elle insistait pour que je fasse le ménage les week-ends et que je fasse la vaisselle.

J’étais furax.

Elle passait son temps à nous rabâcher comment, pendant leur enfance, ils n’avaient pas eu la même chance que nous.

Elle nous racontait comment ma maman était dure avec eux concernant les tâches ménagères et ne comprenait pas pourquoi, avec nous, c’était si chill.

Le comble, c’est que Tonton Blaise, son frère aîné, m’avait dit qu’elle exagérait car, en tant que benjamine, le plus gros du travail ne leur était pas demandé.

On aurait dit que ma tata était en concurrence avec nous.

Je dis ça, mais en mai 2021, lors de mon retour au pays, je lui avais présenté mes excuses.

Même si elle ne le savait pas, je lui en voulais à mort avant de me rendre compte, une fois arrivé en Occident et livré à moi-même, de l’intérêt de sa démarche.

Tonton Innocent était pareil pour Jucael.

Quand il arrivait à la maison, dès que j’entendais sa voix au-dessus de la clôture, je ne sonnais même pas et rebroussais chemin en courant.

Il était capable de me faire partager la punition de mon ami, car nous étions tout le temps ensemble et il estimait que j’étais forcément au courant de ses agissements.

Et les punitions qu’il infligeait… tu étais capable, après un an avec lui, de te présenter à l’examen d’admission à la Légion étrangère.

C’était physique 😂

Mais encore une fois, aujourd’hui, avec le regard d’adulte, tu te dis que le benjamin se rend compte que son “père” a un peu trop levé le pied… et veut aider à sa façon.


L’autre version du benjamin est celle du benjamin ultra-protecteur.

Surtout quand l’aînée est une femme et lui un garçon.

On est donc plus sur une relation mère-fils.

Dans mon quartier, le petit Franck avait la réputation de snitch… et de défenseur central.

Sa grande sœur était de notre âge et, à cette époque, les hormones étaient des feux d’artifice dans nos corps.

Donc quand elle passait devant nous pour aller faire des courses pour ses parents, tout le monde tentait sa chance.

Et comme par hasard… elle ne marchait jamais sans son ombre.

Le petit était coriace.

Il ne lui laissait même pas un centimètre de démarquage.

À un moment, j’étais même convaincu que c’était une consigne du père qui lui demandait de veiller sur elle.

En réalité, c’était une initiative personnelle.

Il allait jusqu’à menacer les plus courageux d’aller appeler son père s’ils n’arrêtaient pas de parler à sa grande sœur.

Ils sont nombreux à se reconnaître dans ces histoires.

Et aujourd’hui, ils peuvent déjà voir comment leurs benjamins se comportent à leur tour avec leurs enfants.

C’est à la fois rassurant et drôle.

Parce qu’au fond, on a ce petit baume au cœur en se disant que nous ne sommes pas seuls à éduquer nos enfants.

D’ailleurs, c’est un peu l’une des tristesses de notre époque : ce n’est plus toujours “un village qui éduque un enfant”.

Georges DEFO le 07-05-2026 à Lyon