La bougie et le lustre

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La bougie et le lustre

J'ai mis du temps à comprendre ce que j'observais autour de moi. Et en moi.

Il y a une énergie particulière chez celui qui vient d'arriver. Pas de l'arrogance. Pas de la naïveté non plus. Quelque chose de plus brut : une flamme. Une urgence tranquille qui le fait se lever tôt, rester tard, accepter ce que d'autres refusent, apprendre ce que d'autres ignorent. Il avance comme si le sol pouvait se dérober sous ses pieds à tout moment, parce que dans sa mémoire, ça lui est déjà arrivé. Dormir affamé, ou se faire expulser par un bailleur faute de loyers impayés, etc.

Cette énergie, je l'ai vue chez des gens venus de Douala, d'Abidjan, de Bamako. Elle ressemble à une bougie allumée quand l'électricité est coupée. Précieuse justement parce qu'on sait que sans elle, il fait noir.

Puis le temps passe.

Le loyer est payé. Le poste est décroché. Le titre de séjour est renouvelé sans stress. Le confort s'installe et c'est légitime, c'était même le but. Mais avec lui, quelque chose se dilue. Imperceptiblement d'abord, puis de façon évidente pour qui sait regarder. La bougie ne s'éteint pas d'un coup. Elle baisse. Elle vacille. Et un matin, sans qu'on s'en soit rendu compte, il n'y a plus de flamme.

Ce n'est pas de la paresse. Ce n'est pas de l'ingratitude. C'est de la mécanique. La bougie brûlait à l'urgence. Elle se nourrissait de la dissonance entre ce qu'on fuyait et ce qu'on voulait construire. Cette tension entre le passé qu'on ne voulait plus et le futur qu'on n'avait pas encore, c’était un carburant extraordinaire. Mais une fois la dissonance réduite, le moteur ralentit. C'est presque inévitable.

Le problème, c'est que beaucoup n'ont pas prévu de remplaçant.

Ils ont confondu la destination et l'arrivée. Ils ont pensé que le confort conquis serait suffisant pour continuer à avancer. Mais le confort, par définition, ne pousse pas. Il retient. Ce n'est pas un reproche, c'est simplement que personne ne nous avait dit que la vraie difficulté ne serait pas de traverser l'océan, mais de rester en mouvement une fois de l'autre côté.

Et puis il y a une autre catégorie. Ceux qui n'ont pas baissé les bras, mais qui ont changé de feu.

Ils ont compris, souvent sans le formuler, qu'on ne peut pas courir indéfiniment pour fuir quelque chose. À un moment, il faut courir vers quelque chose. Ils ont remplacé la motivation de survie par une motivation de construction. Ils ont trouvé un projet plus grand qu'eux-mêmes, quelque chose qui n'existait pas encore et qui avait besoin qu'ils existent pour naître. Ils ont installé un lustre là où brûlait une bougie.

La lumière n'est pas la même. Elle n'a pas la même intensité dramatique, le même halo de péril. Mais elle éclaire plus loin. Et elle ne dépend plus d'une panne.

Je ne sais pas où tu en es en lisant ces lignes. Peut-être que tu reconnais la flamme du début et tu peux la saluer, elle t'a amené là où tu es. Peut-être que tu reconnais le moment de la baisse et tu peux le nommer, sans honte, parce que c'est humain. Peut-être que tu as déjà fait la transition et tu lisais juste pour voir si quelqu'un avait trouvé les mots.

Mais si tu es dans le milieu, si tu sens que quelque chose s'est éteint sans que tu saches vraiment quand alors je te pose cette question, et je te laisse avec elle :

La bougie que tu as allumée en arrivant éclairait pour qui, au fond et maintenant que tu es installé, qu'est-ce qui mérite d'être illuminé ? Ou peut-être vu que tu as fini de lire, tu n’as plus besoin de lumière?

Georges DEFO, le 23-04-2026 à Lyon, Sur mon lieu de service