Le dilemme du patronyme
Il y a une phrase qu’on entend parfois dans certaines familles africaines et que, je le confesse, même moi, je dis souvent :
« Il n’a eu que des filles. »
Comme si c’était une demi-victoire.
Comme si la maison était remplie, mais que quelque chose restait inachevé.
Comme si l’amour était là, mais que la lignée, elle, tremblait encore.
Dans nos cultures, le nom compte énormément.
Il ne sert pas seulement à remplir un acte de naissance. Il porte une histoire, une famille, un village, parfois même une réputation. Le nom dit d’où l’on vient. Il dit à qui l’on appartient. Il dit aussi ce que l’on est censé ne pas laisser disparaître.
Et c’est là que le dilemme commence.
Certains pères camerounais qui n’ont que trois filles peuvent aimer leurs filles de tout leur cœur, les élever avec fierté, investir en elles, les voir réussir, les voir construire de belles vies… et pourtant sentir une inquiétude silencieuse.
Car dans le système tel qu’il est pensé, la continuité du nom dépend souvent d’un homme qui n’est pas leur fils.
Le gendre.
C’est lui qui, demain, décidera peut-être si les enfants porteront uniquement son nom, ou s’il acceptera que le nom de son beau-père continue aussi quelque part.
Et cette idée peut être difficile à vivre.
Pas parce que les filles valent moins.
Mais parce que la société a longtemps organisé la mémoire familiale autour du nom des hommes.
Alors certains pères vivent la naissance de leurs filles avec une joie mélangée à une peur qu’ils n’osent pas toujours avouer.
La peur que leur nom s’arrête avec eux.
Mais peut-être qu’on devrait leur dire qu’ils font fausse route.
Nous avons confondu la transmission avec le patronyme.
Un nom peut disparaître d’un document administratif et continuer de vivre dans une manière de parler, dans une éducation, dans une valeur, dans une histoire racontée à table, dans une fille qui porte haut la dignité de son père.
Une lignée ne meurt pas seulement parce qu’un enfant ne porte plus un nom. Elle meurt quand personne ne sait plus ce que ce nom veut dire.
Un Defo, né en Occident, qui ne parle pas le ghomala, qui ne sait pas où est enterré son ancêtre Fotsi Defo Jean-Blaise, qui ne sait même pas à quoi il ressemblait, encore moins qui il était et quelles valeurs il chérissait, ne saurait prolonger la lignée uniquement parce qu’il porte ce fameux nom.
On n’est pas à l’abri qu’il aille un jour auprès d’un tribunal demander le changement de ce nom, qui serait devenu pour lui un fardeau plus qu’autre chose.
Alors oui, il faut peut-être repenser nos pratiques. Peut-être accepter plus naturellement les doubles noms. Peut-être que certains hommes doivent apprendre à voir leurs filles comme des héritières complètes, et pas seulement comme des enfants “qui partiront un jour”.
Et si on accordait plus d’importance aux valeurs qu’on transmet qu’au patronyme ?
Mais surtout, il faut élargir notre définition de la continuité.
Parce qu’un père ne transmet pas seulement un nom.
Il transmet une mémoire.
Une posture.
Une façon d’aimer.
Une manière de tenir debout.
Et parfois, ce sont ses filles qui portent cela le mieux.
Peut-être que le vrai drame n’est pas de ne pas avoir eu de garçon.
Le vrai drame, c’est d’avoir eu des filles extraordinaires et de ne pas avoir compris qu’elles étaient déjà une lignée.
Je sais que je ne suis pas le mieux placé pour en parler, vu que j’ai eu un fils comme premier enfant, et que je n’ai donc pas tous les éléments à ma disposition.
Mais toi, qu’en penses-tu ?
Suis-je utopiste ?
Y a-t-il un réel sujet à creuser ?
Georges DEFO, le 05-08-2026 à Lyon